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Ansoumane Kaba, « patron des patrons » guinéens : « Je souhaite que nos entreprises tissent des partenariats avec leurs homologues d’Afrique et du monde »

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Ansoumane Kaba, dirigeant du Groupe GUITER (BTP) et Président du Conseil national du patronat guinéen (CNP). © DR

Trente ans auront suffi à Ansoumane Kaba pour faire d’une entreprise individuelle un groupe familial de référence du secteur BTP en Guinée-Conakry. Le dirigeant du Groupe GUITER, qui est aussi Président du Conseil national du patronat guinéen (CNP), dresse dans cet entretien un large tour d’horizon des thématiques qui inspirent son action : son investissement dans le secteur minier ; la politique RSE de son entrepris ; la préférence nationale aux entreprises ; l’amélioration de la situation macroéconomiqe du pays ; son fort souhait de partenariats entrepreneuriaux…

Propos recueillis par Amina M’BOW pour AfricaPresse.Paris @PresseAfrica

Vous êtes le fondateur du Groupe GUITER, spécialisé dans le BTP. En trente années d’existence dans un environnement concurrentiel comme celui du BTP, comment une entreprise familiale comme la vôtre, a pu survivre aux intempéries politiques et économiques ?

Ansoumane Kaba – L’environnement économique et politique de la Guinée a connu différentes étapes depuis les années 1980 avec l’avènement de la seconde république, fondée sur le libéralisme économique après des décennies d’un modèle socialiste.

C’est dans ce contexte que l’entreprise familiale est née, sous la forme d’une entreprise individuelle. Pendant ses quinze premières années, elle s’est hissée au premier rang des meilleures sociétés de droit guinéen dans la réalisation de pistes rurales et de routes interurbaines sur financement du budget national.

Après les années 2000, elle a développé une stratégie de recherche de compétences au plan international, en faisant venir des experts cubains et espagnols, afin de qualifier son personnel guinéen et de conquérir des marchés financés par des bailleurs internationaux. Ainsi, GUITER a intégré le cercle restreint des sociétés capables de répondre aux exigences des banques locales et des partenaires bilatéraux et multilatéraux.

À la fin des années 2000, GUITER a décidé de s’équiper avec des équipements de dernière génération et de renforcer sa stratégie à l’international, tant au plan des ressources humaines qu’à celui de partenaires afin de participer en groupements à des appels d’offres internationaux avec des entreprises africaines, européennes et asiatiques.

Sa capacité à s’adapter aux contraintes économiques et politiques en faisant évoluer son organisation (en passant d’entreprise individuelle à SARL, puis à SA), en qualifiant ses ressources humaines nationales et étrangères, en étant sous-traitant de certains grands groupes avant de devenir leur partenaire en groupement, en s’équipant d’équipements de qualité et en menant une gestion rigoureuse nous avons pu devenir après 30 ans une société familiale de référence dans notre pays.

Vous avez diversifié vos activités et investi énormément dans divers secteurs, dont celui des mines, sans vraiment vous éloigner de votre secteur originel. Pourquoi ce choix ?

Ansoumane Kaba – Notre zone d’activité, en plus d’être agricole, est aussi très riche en minerai (or et diamant). Lorsque l’opportunité de reprendre une unité de production de diamant s’est présentée nous l’avons saisie, car certains équipements dans le BTP participent activement aux opérations d’extraction minière. 
C’est ainsi que nous avons depuis huit ans une mine de diamant. Et nous venons également d’acquérir des permis pour la recherche de l’or, toujours dans la région de la haute Guinée. Nous sommes également en train d’acquérir des terres pour la production de maïs et de fruits.

Quelle est la stratégie RSE de votre Groupe, notamment dans sa prise en compte du développement durable, dans un pays comme la Guinée ?

Ansoumane Kaba – La Guinée est à la fois un pays minier important, un pays très agricole et un pays où plusieurs cours d’eau africains prennent leur source. Ce sont certes, trois atouts mais également trois importants défis écologiques majeurs. C’est pourquoi, je veille personnellement au respect des normes nationales par ma société et à la prise en compte des recommandations internationalement admises.

Dans le cadre de la route, un respect rigoureux du cahier de charges ; une implication des communautés traversées par la route aux différentes phases de l’exécution de nos travaux. Pour la mine, la restauration des carrières en fonction de l’évolution de nos activités et conformément à notre plan de gestion économique et social ; et la sensibilisation des communautés rurales des zones minières et des exploitants artisanaux sur les bonnes pratiques.

L’Afrique a besoin de grandes entreprises compétitives pour adresser des marchés de plus en plus convoités par l’international. Le gouvernement guinéen applique-t-il une politique de préférence nationale face aux offres ?

Ansoumane Kaba – Une politique nationale de contenu local existe en Guinée. Elle est surtout bien structurée et suivie dans le secteur minier. L’autorité gouvernementale et les entreprises minières font de gros efforts pour son application. Toutefois des améliorations sont nécessaires, afin de constater les effets directs sur la vie quotidienne des populations concernées. 
En revanche dans le secteur des BTP, la préférence nationale dans les appels d’offres a besoin d’être soutenue. En effet, l’autorité gouvernementale a exprimé sa volonté de donner 30 % des marchés du secteur aux entreprises nationales, sous forme de sous-traitance. 
Il reste à formaliser cette volonté et à la renforcer par des textes de lois. Aussi, en plus de la sous-traitance, il est indispensable d’encourager également la co-traitance pour les entreprises guinéennes ayant acquis une certaine expérience dans l’exécution de certains marchés sur financement international.

Est-il possible de vraiment changer les choses dans un secteur contrôlé par les marchés financiers, et où la concurrence des grands groupes occidentaux est très forte ?

Ansoumane Kaba – Face à la puissance des marchés financiers et des grands groupes occidentaux, il faut avoir une volonté politique affirmée en votant des lois pour encadrer et protéger les entreprises nationales, afin de maintenir à la fois l’appétit des investisseurs étrangers et la protection des entreprises nationales.

En quoi la reprise économique de la Guinée a-t-elle un impact réel sur votre secteur du BTP ?

Ansoumane Kaba – Depuis huit ans, la Guinée connaît une croissance moyenne satisfaisante de 4 %, une bonne maîtrise de son inflation qui est passée de plus de 22 % en 2010 à moins de 10 % maintenant, des exportations importantes de sa bauxite qui a presque triplé et des investissements importants dans l’hôtellerie, les infrastructures et le secteur agricole. Ces paramètres ont permis à notre secteur de contribuer à la croissance globale de l’économie nationale.

En revanche, ces performances n’ont pas beaucoup contribué à améliorer les conditions de vie des citoyens et des entreprises locales en raison de la forte implication des entreprises étrangères et du système de redistribution des revenus générés. La politique de contenu local du secteur minier, si elle est élargie au secteur du BTP, devrait permettre de toucher plus de citoyens et d’améliorer ainsi leur niveau de vie.

Depuis quelques années le gouvernement a engagé de grandes réformes pour assainir l’environnement des affaires, et donner un coup d’accélérateur au secteur privé. Le résultat est-il probant ?

Ansoumane Kaba – L’environnement des affaires s’est amélioré avec l’ouverture du guichet unique au niveau de l’APIP (l’Agence guinéenne pour la promotion des investissements privés), les réformes réalisées au niveau du système judiciaire, la création du Ministère des PPP (partenariat public et privé), l’ouverture d’une bourse des sous-traitants dans le secteur minier et les nombreuses organisations pour valoriser le potentiel économique, en Guinée et à l’étranger, témoignent de cette amélioration.

Toutefois, les tensions politiques et sociales, tant à Conakry que dans certaines zones minières ne sont pas de nature à permettre la concrétisation des résultats de cette embellie du cadre des affaires.

En mars 2019, dans le cadre du Conseil national du patronat guinéen (CNP) que vous présidez, vous avez organisé un atelier pour renforcer les capacités managériales des chefs d’entreprise. Et dans ce cadre vous avez fortement promu les partenariats. Pourquoi ?

Ansoumane Kaba – En tant que Président du Patronat, un de mes objectifs c’est d’aider les entreprises guinéennes à tisser de bonnes relations entre elles d’une part, et avec les entreprises étrangères d’autre part, afin de bénéficier de l’expérience et de l’expertise des autres. Le partenariat avec les entreprises étrangères exige de faire évoluer notre système de gestion et d’organisation, de nous former et de former notre personnel.

C’est dans ce cadre que nous avons organisé cet atelier avec l’appui technique du BIT. À GUITER, nous avons très tôt noué des partenariats qui nous ont permis d’avoir des ingénieurs espagnols, cubains et africains (Tunisiens, Marocains, Ivoiriens et Maliens) qui ont contribué à former des Guinéens et améliorer le système de gestion et d’organisation.

Comment construire des chaînes de valeurs compétitives afin de développer la valeur ajoutée locale, actuellement restreinte dans votre secteur et bien d’autres, et qui ont besoin de main-d’œuvre de plus en plus qualifiée ?

Ansoumane Kaba – La création de valeur ajoutée dans le secteur du BTP doit passer par l’amélioration de nos capacités techniques, financières et organisationnelles afin d’obtenir des partenariats ‘’gagnant-gagnant’’ avec les entreprises étrangères dans le cadre de la sous-traitance ou de la co-traitance. Elle doit passer aussi par la formation de ressources humaines, d’abord dans nos centres de formation (universités et écoles professionnelles), ensuite dans nos entreprises, dès le recrutement. 
De nos jours plus qu’hier, l’amélioration de la productivité, la maîtrise de nos coûts et de nos risques sont des clés incontournables pour la création de richesses dans une entreprise.

Quels sont vos vœux pour que le secteur privé se porte mieux en Guinée ?

Ansoumane Kaba – Je souhaite une entente entre les entreprises guinéennes pour la défense de leurs intérêts, afin qu’elles deviennent des vrais partenaires, des décideurs, des acteurs à consulter quand il faut prendre des décisions importantes dans le pays. Je souhaite que les entreprises guinéennes tissent des partenariats avec leurs homologues d’Afrique et du monde pour acquérir des compétences et de l’expérience.

// Amina M’BOW pour AfricaPresse.Paris

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